Nous poursuivons la publication des textes écrits pour le 1er appel à textes Leitmotive et qui n'ont pas été retenus. La publication sur ce blog permettant ainsi d'offrir aux auteurs
l'occasion d'être lus.
Aujourd'hui, Emmanuelle Cart-Tanneur nous balade sur la plage...
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Le recueil avec les nouvelles sélectionnées est sorti le 8 juin.
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L'amère à boire.
Je me suis réveillé avec la marée. Sans doute l'influence du milieu aquatique sur mon cerveau dérangé.
Ma première pensée a été pour Tina, qui dormait sans doute encore, emmitouflée dans son duvet, serrée contre le bide et respirant l'haleine chaude de ce crétin des Alpes qui me l'avait arrachée.
Elle avait toujours aimé la rando, l'air de la montagne et les nuits sous la tente, c'est ce qu'elle m'avait lancé avant de partir. Avec lui. Ah bon. Moi je croyais qu'elle aimait les balades sur
la plage, le bruit des vagues et les siestes coquines à l'abri des stores. Avec moi. Comme quoi on ne connaît jamais vraiment les gens.
Le chien a dû sentir que je me réveillais, il a sauté sur le lit et il a commencé à me lécher à grandes lampées. Il puait de la gueule, ça m'a rappelé l'autre alors je lui ai filé une beigne et
il a détalé en couinant. Pourtant c'est encore lui que j'aimais le mieux dans tous ceux qui m'avaient approché ces derniers mois. Vous me direz, c'était vite vu, à part Tina et le chien, j'avais
vu personne. En plus, c'est elle qui s'était amenée à deux : le chien était à elle, enfin il la suivait partout, elle m'avait dit qu'elle ne savait pas ce qu'il lui trouvait mais il ne la lâchait
pas, moi j'y ai pas vu d'inconvénient qu'elle soit toujours accompagnée par ce clébard, alors on l'a gardé. A la longue il était devenu un peu comme notre gosse. On lui achetait des os en
plastique. On l'emmenait en promenade sur la plage. Tina jetait les os et il les regardait s'envoler puis atterrir, plus loin sur la plage, sans broncher, en se contentant de tirer la langue
bêtement et joyeusement en nous regardant, et en bavant. Je crois qu'on a perdu pas mal d'os les premiers jours, et puis on a arrêté d'en acheter. Ce chien était vraiment trop con.
Je me suis étiré, j'ai bâillé un bon coup, et puis il a bien fallu que je me bouge. Je n'avais pas grand-chose à faire de toute façon alors autant me lever : debout, la visibilité est toujours
meilleure que couché. Le frigo éclairait la cuisine, j'avais encore dû le laisser ouvert en allant chercher ma dernière bière de la soirée : au moins le chien aurait bien dormi. Parce qu'en plus
d'être con, ce chien, il a peur du noir. Et quand il a peur, il pleure. Je sais pas à quoi ressemble une nuit avec un gosse qui chouine, mais avec un chien, moi je vous le dis, y’a de quoi songer
au meurtre. Il a du bol, ce clébard, que je sois souvent trop soûl pour me relever, mais qu'il attende un peu que je rentre de désintox et là , il comprendra qui c'est Raoul.
Enfin, pour rentrer de désintox faudra déjà que je m'y inscrive.
C'était dans mes projets avec Tina – enfin, c'était dans ses projets pour moi. Regarde-toi, qu'elle me disait, tu crois que ça me fait envie une barrique ambulante comme ça ? Tu crois que j'ai
envie de me montrer avec toi ? Moi je voyais pas bien l'intérêt de nous montrer, comme elle disait : nous montrer à qui, d'abord ? Si j'étais venu dans ce coin, c'était bien pour être tranquille
et pas avoir à me prendre la tête avec celle que j'avais, justement. Au début, elle avait fait la tronche à cause de ça : personne pour voir ses belles robes et son épilation parfaite, je lui
avais dit que je m'en fichais, que je l'aimais même en jean et les aisselles en liberté, mais elle avait fait une petite moue, genre C'est bien la peine, la peine de quoi j'en sais rien, je lui
avais jamais rien demandé et elle me le reprochait presque, les femmes vous savez quoi, moi je vais vous le dire, ça me fatigue. Je suis encore plus peinard avec le chien, qu'elle m'a laissé,
peut-être parce que lui non plus ne lui faisait pas assez de compliments sur ses bikinis.
Je me suis fait un café, le chien remuait la queue en jappant joyeusement tout autour de moi, comme s'il se réjouissait de bientôt pouvoir laper le filtre plein de marc. J'ai failli lui faire le
coup – dix contre un qu'il aurait été capable de se jeter dessus – et puis j'ai eu pitié, je lui ai versé dans une assiette le reste de la boîte de Pal qui trainait dans le frigo. Il a mangé
bruyamment pendant que je buvais mon café, en aspirant avec des frlfrlfrl comme Tina détestait, et ça m'a fait plaisir de penser qu'elle pourrait plus m'en empêcher. Le bonheur commence par une
collection de tout petits plaisirs.
J'ai jeté la tasse dans l'évier, laissé l'assiette du chien par terre, et on est sortis. Le soleil crachait sa chaleur comme un réacteur d'avion dans un film muet, et je suis dit que le mieux à
faire était, à part de trouver une bière fraîche, de nous dégoter un coin à l'ombre pour la sieste. On a trouvé les deux vite fait. On s'est installés sous la coque d'un bateau sur cales qui
avait l'air d'être en réparations depuis au moins dix ans, et on a piqué un roupillon. Pas longtemps, parce que des gosses ont débarqué avec un cerf-volant et mon con de chien s'est mis à vouloir
aller jouer avec eux et à courir après le cerf-volant. Quand il a eu déchiré la toile et emmêlé le fil de nylon autour des jambes du plus petit, et que j'ai vu un gros costaud arriver de loin
pour savoir pourquoi le gosse chouinait, on a jugé utile de mettre les voiles. J'ai dû attraper le chien par le collier pour l'empêcher d'aller faire la fête au père et plus on s'éloignait, plus
je me disais qu'on était partis à temps parce que même de loin, ce type avait l'air énorme et je ne pense pas que mes cinquante kilos l'aient impressionné – et les six du chien, non plus.
Finalement on est rentrés, c'était encore là qu'on était le mieux. J'ai allumé la télé, c'étaient Les Feux de l'Amour, vingt ans que ce truc passe et même pas en boucle, ça évolue, y’a une
histoire, une intrigue comme disait Tina qui exigeait qu'on se taise le chien et moi quand ça commençait, et pas question de lever une fesse pour aller chercher une bière, fallait que je regarde
avec elle et qu'après on en parle, C'est important de partager des émotions, qu'elle disait, je veux tout partager avec toi. Ça pour partager, on a partagé : elle a pris la bagnole, et m'a laissé
le chien. J'ai éteint la télé.
Il était même pas trois heures et je me demandais déjà comment j'allais passer le temps jusqu'au soir. Ça me déprimait trop de regarder la télé éteinte alors avec le chien on est ressortis, pour
essayer de trouver des tellines sur la plage. Au début, ça l'avait amusée, Tina, de repérer les petites algues vertes qui dépassaient à peine du sable mais qui pointaient la telline, on grattait
juste en-dessous et on trouvait fatalement un coquillage, on en a ramassé des kilos comme ça, et le soir on se les faisait à la poêle, avec plein de crème et de l'ail. On a peut-être été heureux
deux ou trois fois grâce à ces bestioles-là. Là, y’en avait plus, ou on n'y avait pas goût. Pis si j'en avais ramassé huit ou dix, j'allais pas me les faire façon nouvelle cuisine, en rond au
milieu d'une assiette, et santé le chien, trinquons à l'abandon... Alors on est rentrés, pour la deuxième fois de la journée. Le chien était content, et ça fait toujours plaisir de voir quelqu'un
d'heureux à côté de vous, même quand on ne l'est pas. Ça diffuse, comme une ampoule basse consommation, ça n'éblouit jamais mais ça réchauffe toujours un peu.
Le jour était encore bien là, la nuit serait courte, en ce mois de juin les insomniaques souffraient moins longtemps. Moi, y’a longtemps que je n'avais plus de problème pour sombrer, pas de
meilleur médoc qu'une bibine, tiède si possible c'était encore plus régressif, je me disais parfois que si j'avais pu je me la serais bue au biberon. Tina avait peut-être raison de me dire que
j'étais immature, que je garderais jamais un boulot, que j'avais pas de projet dans la vie. Elle avait pas compris que mon projet, ça avait été elle, tout le temps qu'elle avait passé avec moi.
Je savais rien d'elle, sauf qu'en vrai elle s'appelait Martine, mais ça m'allait, j'avais pas envie de prendre tout ce qu'elle traînait comme valises ou comme histoires, je la voulais elle, juste
elle, et c'était bien comme ça. Je la voulais, et je l'ai eue. Et on a été bien. Pas longtemps Juste assez pour la regretter quand elle m'a lâché.
J'ai ouvert le tiroir de la table de la cuisine, j'ai fouillé dans le bazar des décapsuleurs et des calendriers des Postes, et j'ai retrouvé notre photo : on l'avait faite le soir où je lai
rencontrée, celui de la Fête du Port, sur le quai. Elle était aussi ronde que moi je crois, et on a dû se reconnaître du même tonneau, qui se ressemble s'assemble, j'étais seul et elle et son
chien aussi, et on s'est dit que ça pourrait faire des étincelles, sa jeunesse et ma folie, sa petite robe et mes envies, et le chien avait l'air d'accord. Sur la photo on nous voit tous les
trois, je sais plus qui nous a pris mais c'est bien nous, il y pas si longtemps, et je me suis dit qu'heureusement que c'était du noir et blanc, parce que la couleur, ça irait plus du tout avec
le souvenir.
J'ai jeté la photo dans l'évier et j'ai ouvert le robinet au-dessus. Notre image s'est décomposée et le sourire de Tina s'est tordu sous l'eau chaude, je l'ai trouvée ridicule et laide. Ça m'a
fait du bien. Ensuite j'ai sorti de la poche de mon jean le mot d'adieu qu'elle m'avait écrit. Je n'avais jamais vu son écriture avant et je l'avais trouvée bête, appliquée comme celle d'une
écolière et avec des majuscules à presque tous les mots ; elle écrivait comme elle s'habillait, en en rajoutant, en en faisant trop. Je n'ai pas relu ce qu'elle avait écrit, je le savais, moi qui
n'avais jamais retenu une leçon il m'avait suffit d'une lecture pour le savoir par cœur, son baratin. Tony avait un chalet, Tony était guide de montagne, Tony ne buvait que de l'eau de source, et
le chat de Tony n'aimait pas les chiens, alors elle me laissait le sien, ça me ferait des souvenirs, et elle me souhaitait bonne continuation. Je me suis demandé pourquoi j'avais gardé ça aussi,
je l'ai froissé et jeté dans l'évier avec la photo. J'ai éteint le robinet et laissé tout ça se ramollir, ensuite j'ai déchiré le papier détrempé et petits morceaux que j'ai sortis de l'eau et
essorés. Et avec la pâte à papier, j'ai modelé une petite bouteille que j'ai mise à sécher sur le radiateur. La tête de Tina apparaissait, par hasard, pile-poil au niveau de l'étiquette et ça m'a
fait sourire, on aurait dit une nouvelle marque de bière : Tina, le plaisir de l'amertume ! J'avais peut-être raté une grande carrière de publicitaire.
Je me suis couché tout habillé, le chien à mes pieds. Au matin, la bouteille de papier avait séché ; je l'ai mise dans ma poche et j'ai dit au chien qu'on allait voyager. Il a eu l'air d'accord :
la montagne, sûr qu'il va aimer.
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L’auteur :
C'est assez récemment qu'Emmanuelle Cart-Tanneur est tombée dans la marmite de l'écriture. D'abord inspirée par le quotidien, souvent noir, de ses contemporains, elle a peu à peu évolué en se
tournant vers des histoires plus fantaisistes, mêlant le concret et l'onirique, sans frontière réelle entre les deux. Ses inspirations sont nombreuses, du grand Maupassant à Marcel Aymé et Boris
Vian, en passant par J.C.Oates, Janet Frame ou Brautigan, des maîtres qu'elle ne tente pas d'égaler mais qui lui montrent un chemin idéal entre rêve et réalité.
Son blog: http://emma-carpe-diem.bloxode.com/
Lire un autre texte de l'auteur sur le blog Mot Compte Double: http://motcomptedouble.blog.lemonde.fr/2011/06/06/amour-toujours-une-nouvelle-demmanuelle-cart-tanneur/
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