Un recueil, des nouvelles, une nouvelle...

Publié le par EmmaBovary

 

A l'occasion de la sortie du recueil Leitmotive 1 chez Jacques Flament Editions, nous vous proposons de découvrir les nouvelles d'auteurs ayant participé mais dont les nouvelles n'ont pas été retenues.

Une façon de faire vivre ces textes écrits pour trouver les yeux de lecteurs...

Nous commençons aujourd'hui avec Ghislaine Maïmoun.

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LeitMOTive-JFE

 

Pour commander le recueil: http://www.jacquesflament-editions.com/boutique/leitmotive-opus-1/

 

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Ressac.

 

Ce matin en me réveillant, je me suis dit que j’avais le cerveau dérangé. Quand je dis dérangé, c’est vraiment au sens propre qu’il faut l’entendre. Pas rangé, ou plutôt rangé, puis retiré de son rangement… Hébété, comateux, il m’a fallu du temps pour remettre la main dessus. Un cerveau, ce n’est pas comme un téléphone portable, il ne suffit pas de l’appeler pour qu’il bourdonne et nous signale sa présence. Mes recherches s’étant avérées infructueuses, j’ai décidé d’aller piquer une tête dans l’océan voisin. Et là, miracle ! Comme un casse-tête chinois dont on m’aurait donné la solution, toutes mes cases neuronales se sont remises en place. Prêtes à fonctionner. J’avais retrouvé mon cerveau. Et mes esprits avec. Et mes souvenirs. Et ma déprime par la même occasion… ce dont je me serais passé. J’étais seul dans cette chambre d’hôtel face à l’atlantique, sous un ciel souriant effrontément, moi qui n’avais envie que de pleurer. Sylvia m’avait quitté voilà dix jours et amputé d’une moitié de moi-même, je trimballais l’autre en m’appuyant sur une béquille nommée « vacances » ou « changement d’air ». Si j’avais eu le cœur de m’observer de l’extérieur, ça m’aurait bien fait rigoler ! Méchamment. « Quel pauvre type, ce mec déglingué, ce fantôme qui ne sait plus vivre par lui-même, qui n’a pas la fierté de réagir, de se relever après sa chute, qui traine son cœur meurtri comme un gamin ses genoux écorchés ! Non mais regardez-le ! » J’aurais rigolé, oui, moi qui avais toujours déclaré à toutes les oreilles un tant soit peu attentives de mon entourage que les mecs qui chialaient pour un chagrin d’amour, pour une nana qui leur faisait faux bond et qu’il suffisait de remplacer par une autre, « ben c’étaient pas des mecs ! » Voilà, j’étais une loque.

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Sylvia, je l’ai rencontrée il y a trois ans, à un vernissage. Elle promenait sa silhouette longiligne moulée dans un slim et tomba en arrêt devant un tableau coloré représentant vaguement un arlequin désarticulé sur fond bleu. Ses cheveux longs, raides, affleuraient sa taille. J’admirais sa chute de rein et le rebondi de ses fesses avant même d’avoir vu son visage. On dit que le regard des hommes s’arrête toujours au niveau de la poitrine des femmes. Ce fait se vérifia lorsque Sylvia se retourna et l’arrondi qu’elle me présenta me fit entrevoir des voluptés certaines. Je tombai irrémédiablement amoureux. Plus tard, je remarquerais la légère dissymétrie du visage, la coquetterie dans l’œil et les dents du haut un peu avancées. Mais le sourire, ce sourire envoutant qui me laissait démuni, rattraperait tout. Je n’osais l’aborder et si mon copain Romain, le directeur de la galerie d’art, qui connaissait aussi Sylvia, ne m’avait pas présenté, je crois que j’en serais encore à chercher une opportunité de lui parler. Au regard insistant qu’elle posa sur ma personne, je sus que je lui plaisais. Le soir même, nous étions amants. Je l’avais invitée chez moi pour lui montrer deux œuvres du peintre qu’elle avait admiré au vernissage, et dont j’avais fait l’acquisition récemment. A peine la porte refermée, elle m’embrassa à pleine bouche et entreprit un déshabillage en règle. Nous nous retrouvâmes au lit et la nuit fut courte. Au début et pour être honnête, je dois dire que notre relation était purement physique. Nous nous retrouvions plusieurs fois par semaine et, affamés, nous jetions l’un sur l’autre pour faire l’amour. Rien d’autre ne comptait. Sylvia n’était jamais rassasiée et je dois dire que, parfois, j’appréciais les semaines où nous nous voyions moins. Peu à peu, cependant, une intimité subtile, faite de regards langoureux et de fous rires, puis de discussions, de sorties cinéma, de balades main dans la main, se créa. Nos liens se renforçaient, jusqu’à ce jour d’octobre où nous décidâmes de vivre ensemble. J’avais longtemps hésité avant de franchir le pas. Moi, le célibataire-endurci-coureur-de-jupons, me mettre en ménage avec une fille s’avérait contraire à tout ce que j’avais proclamé jusqu’ici. Mais cette fois-ci c’était différent, Sylvia était assurément « la » femme de ma vie.

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Trois coups légers frappés à la porte me tirent de ma contemplation. Oui, je libère bien la chambre à midi. Non, je ne déjeune pas au restaurant. Oui mon séjour à l’hôtel Atlantic a été agréable et re-oui, j’entreposerai bien ma valise dans la pièce prévue à cet effet en attendant le départ de mon train ce soir. Le silence s’est enfin rétabli sur la porte refermée. Je frissonne dans le peignoir que j’ai enfilé après mon bain. Sur ma peau nue courent des picotements furtifs. Le sel. Je ferme les yeux et le corps de Sylvia apparaît. Ses fesses, ses seins, son ventre plat, ses cuisses… Une érection soudaine... Je me suis caressé, lentement d’abord puis plus énergiquement. Sylvia, oh Sylvia… pourquoi ? Puis le soulagement est venu, plaisir mêlé d’amertume et de tristesse, détente physique et torture morale. Plus jamais…

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Mon studio de mec devint donc un studio de couple. Sylvia y rapatria des accessoires typiquement féminins qui vinrent apporter une touche insolite à mon environnement : des coussins à fleurs, de la vaisselle multicolore, des draps roses, quelques bibelots, des livres et des tableaux contemporains. Mes murs blancs s’animèrent de teintes vives, mon ordre monacal se transforma en joyeuse pagaille. La vie semblait avoir pris possession de chaque mètre carré. Ma brosse à dents partagea son verre avec la sienne, j’appris à partager ma salle de bain ou plutôt, j’acquis l’habitude de l’utiliser lorsque Sylvia n’y était pas. Nous nous retrouvions avec fougue le soir, nous faisions des grasses matinées le dimanche matin, des brunchs vers midi, des promenades ensuite… La vie s’écoulait, tantôt tranquille, tantôt impétueuse, toujours agréable. J’étais heureux. Sylvia aussi, en tous cas elle en donnait toutes les apparences. Plus de deux ans s’écoulèrent sous ce ciel sans nuage. Jusqu’à ce que je déclenche l’orage. Depuis quatre mois, ma sœur était l’heureuse maman d’un petit Tom dont j’étais fou. Et je me prenais à m’imaginer de plus en plus souvent avec un bambin à moi. J’osais en parler à Sylvia et sitôt les premiers mots prononcés, je me rendis compte que j’aurais mieux fait de me taire. « Pas question ! Je suis une femme libre et qui compte le rester, je vis avec toi parce que je t’aime et que ça me convient comme ça mais en aucune façon je veux être entravée par la responsabilité d’un enfant ! Nous sommes deux adultes dans une relation d’adultes et c’est parfait, alors ne te mets aucune idée en tête. Fonder une famille, les couches, la crèche, l’école, les dimanches et les noëls chez belle-maman, c’est pas mon genre, tu oublies ! » C’était on ne peut plus clair et dit d’une voix glaciale. Ce fut notre première dispute et la dernière. J’en étais malade. Je n’abordai plus jamais le sujet et lorsque voilà dix jours, Sylvia m’annonça qu’elle me quittait je pensai tout de suite que cette conversation y était pour quelque chose. Elle m’assura que non, que c’était un ensemble de choses liées à moi, à elle, à nous, que la routine s’installait et qu’elle détestait ça… mais elle ne parvint pas à me convaincre. Cet orage que j’avais provoqué devenait pour moi un cyclone qui m’emportait dans son œil.

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J’ai encore plus de deux heures avant de prendre mon train. J’erre sur la plage désertée. La mer s’est retirée dans ses appartements, sans doute de l’autre côté de la terre, là où les hommes marchent la tête en bas. Le sable mouillé s’étend sur des kilomètres et les trous de coques font des bulles. Mon cerveau mal rangé tente de trouver une cohérence au fouillis qu’il ne maitrise pas. Les mains dans les poches, je respire les effluves d’iode qui trainent alentour. Le vent passe sa main froide sur ma nuque, soulève mes cheveux et les ébouriffe un peu. Une caresse un peu trop rude, presque une gifle… Les mèches longues de Sylvia en vrac sur ses épaules, si fines, si longues… de la soie sous mes doigts… J’ai retiré mes souliers, je les tiens à la main. Je m’aventure sur l’arène gorgée d’eau, j’y laisse l’empreinte de mes pieds un instant, qui disparaît très vite. Là-bas, l’horizon est gris. Il touche le bout du bout de la terre. J’avance à sa rencontre improbable. J’ai toujours aimé la mer. Sylvia, non. Sylvia aimait la ville, la fête et l’amour. Le sexe, la danse et la couleur. La liberté aussi. Sa tempe diaphane où palpitait un vaisseau bleu m’émouvait. Ses doigts fins agrippés à mes hanches dans l’amour, ses ongles plantés dans mes bras… Etait-ce hier ? Etait-ce plus tôt ? Je ne sais plus. Je revois son regard asymétrique, ses yeux ternis, son sourire figé… J’ai essuyé la trace rouge au coin de sa bouche… Sa peau d’albâtre était douce… J’ai posé sa tête doucement sur l’oreiller de notre lit. Dors ma Sylvia, un jour je t’emmènerai au bord de l’océan respirer le bon air marin, tu verras, tu aimeras. La mer est toujours là, tu sais. Elle était là ce matin, mouvante, fraiche, vivante. Immuable. Elle est là cet après-midi, tapie dans les replis du sable qui fait son lit. Invisible. Je t’apprendrai à l’aimer. On dit que la marée montante avance à la vitesse d’un cheval au galop. Je vais à sa rencontre avec toi, ma belle. Tu sens l’odeur du sel ? Tu entends gronder la houle ? Tu perçois les voix de la mer ? Son chant qui m’a réveillé ce matin… Ce chant qui te berce à distance dans ton sommeil de poupée de porcelaine. Ta poitrine ne se soulève plus, tes yeux ne me voient plus… Mais ton regard intérieur est avec moi. Je te murmure des mots d’amour, des mots d’enfance et de tendresse. Tu seras toujours à mes côtés toi mon amour, la femme de ma vie. Je ne pouvais pas te laisser partir, tu comprends ? Je t’aimais trop. Je t’aime trop. La douceur de mes mains autour de ton cou, le froid de la lame sur ton visage… Tout se mêle, le ciel avec l’eau, le matin avec le soir, hier avec demain… Je marche vers le lointain. Mes pieds s’enfoncent un peu plus à chaque pas. Je laisse tomber mes chaussures par terre et le plouf qu’elles font en touchant le sol me surprend. Déjà ? Oui, mes chevilles sont recouvertes d’eau. Bientôt le soir va engloutir la baie et le cycle sans cesse recommencé des marées va reprendre. Bientôt, la mer étale aura retrouvé sa place. Le galop de la vague est maintenant perceptible. Tu l’entends cette fois ? Elle approche… inexorablement. C’est bien. Le calme s’est fait dans mes pensées. Mon cerveau enfin apaisé, rangé, ne me tourmente plus. Tu es avec moi pour l’éternité. La vague approche et je vais l’accueillir… Avec toi.

 

 

L'auteur:

Originaire d’Auvergne, Ghislaine Maïmoun vit en banlieue parisienne. Enfant, elle a commencé à écrire des histoires vers l'âge de 8 ans, avant de passer à la poésie à l'adolescence.

Après une maîtrise de Lettres et un diplôme de bibliothécaire, Ghislaine a travaillé 20 ans en section jeunesse d'une bibliothèque municipale. Puis elle a décidé en 2003, de prendre une disponibilité, pour écrire à plein temps.

Quelques succès l'ont conforté dans sa volonté de poursuivre son chemin : publication dans « Ecrire Magazine » en 2006, « Le Quidam » en 2007, « Nuits d'Almor » en 2007, « Pr'Ose » en 2009 et dans l’anthologie « Proverbes 1 » chez Griffe d’Encre en 2010. Une de ses nouvelles a également reçu le 1er prix du concours de la Compagnie du Barrage en 2009. Son rêve est d'être publiée et elle ne désespère pas d'y arriver un jour…

Son blog : http://ahvousecrivez.blogspot.com/

Le lien vers l’anthologie Proverbes parue chez Griffe d’encre : http://www.griffedencre.fr/spip.php?article632

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Publié dans Les mots des autres

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