FranK et Moi

Publié le par EmmaBovary

 

 

Le p’tit est arrivé ici en traînant son baluchon avec une moue de chaton qui a perdu sa maman et une tête de coupable, les yeux prêts à déborder. Tout le monde a craqué. Jack lui a servi une part de tarte et un coca, il a appelé les flics et Ed a débarqué.

Ed est plutôt beau gosse avec son physique à la Rock Hudson, imposant et doux à la fois. Le gamin s’est senti rassuré et les filles du snack ont rajusté leur mise en pli en se mordant l’intérieur des joues. Moi, j’ai gardé mon air habituel, un peu blasé. Ed m’a salué. J’ai senti les regards qui me foudroyaient dans le dos. Il s’est assis près de p’tit qui a fondu en larmes, avant d’expliquer qu’il était parti pour faire un voyage mais qu’il s’était perdu. Il a dit : « J’ai pas trouvé la rue qui va au bout du monde… ». Derrière le bar, Frank contemplait la scène avec un regard mélancolique que je ne lui avais jamais vu.

Le gosse gigotait sur son tabouret. La morve lui coulait du nez en se mêlant au sucre de la tarte dont il s’était barbouillé. Ed l’a mouché puis lui a paternellement ébouriffé le crâne. Il a promis de le ramener chez ses parents, dans la Ford noire et blanche, sans la sirène mais tous gyrophares allumés. J’ai entendu les midinettes soupirer devant tant de gentillesse assumée chez un type aussi musclé.

Bien sûr que Ed va ramener le p’tit. Bien sûr que cette histoire va bien se terminer. On va jaser là-dessus pendant une semaine, puis une autre anecdote prendra la place. Faut bien casser la routine… Il ne se passe pas grand chose par ici. Le « Daisy’s diner, spécialité de milk-shakes », est l’endroit le plus animé du patelin.

Je viens boire un café ici chaque jour. Il m’arrive même de m’y arrêter plusieurs fois, suivant l’humeur ou l’allure de mon brushing. Je choisis toujours un box près de l’entrée. Frank marmonne un vague « Salut ! » puis s’amène avec tasse et cafetière. Moi, je prends des mines d’ingénue à la Jean Harlow, à tel point qu’il m’arrive de boire mon café froid. Et, quand je veux jouer la grande dame, je me donne l’air inspiré d’Audrey Hepburn dans « Sabrina », prude et légèrement hautain.

Mais Frank me remarque à peine. Il sert tout le monde avec la même gentillesse que sa mère, la fameuse Daisy qui a donné son nom au snack. Le reste du temps, il se plante au bout du bar, une cigarette au coin de la bouche, pour contempler la rue ou lire un truc. En ce moment, il ne sort plus le nez de ce bouquin, « Sur la route ». Il dit que le type, Kerouac, aura du succès un jour parce qu’il est comme lui - pas à sa place - et qu’un truc pareil, ça parle aux gens.

C’est vrai que ça me fait quelque chose quand il dit ça, Frank. Moi aussi, je ne suis pas à ma place. Je devrais être loin, ailleurs, sur un plateau de cinéma ou dans une villa somptueuse. Je me vois bien donner la réplique à Cary Grant. Mais juste en copains. Parce que Frank m’aurait suivie à Hollywood. Un Frank dingue de moi qui écrirait des romans et des poèmes. Et notre couple aurait un succès fou dans les magazines : on nous envierait partout dans le pays, jusqu’au Daisy’s Diner.
Finalement, mon drame, c’est qu’il ne m’arrive jamais rien. J’ai beau blondir mes cheveux, porter des jupes qui affinent ma taille, colorer mes lèvres de rouge, je reste transparente. Ça fait vingt ans que je vends des blouses au bazar en attendant que Frank me remarque.

Et il suffit qu’un sale gosse pleurnichard entre en scène pour me voler la vedette.

Publié dans Mes mots

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