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Dimanche 15 mars 2009

Jean-Claude Touray fera partie des auteurs du numéro 14 à paraître en septembre 2009.
En attendant de découvrir ses textes, voici en avant-première son "pastiche" écrit à l'occasion du Prix du pastiche du magazine littéraire. Ce texte est arrivé jusqu'à la sélection finale mais a loupé les marches du podium ... de peu, certainement!
Qui est l'auteur pastiché? A vous de le découvrir...





Pharmacopée pour la soif.

 

La demie sonna au clocher du beffroi, quand j’entendis tintinnabuler mon téléphone portable.

− Ta première affaire est pour cet après-midi. Tu as dix minutes pour te préparer.

Stupeur et tremblotements. C’était Marc, un kapo-chef belge, de l’agence qui m’employait à partir d’aujourd’hui comme « personnage » pour figurations intelligentes. Dans des cérémonies, fêtes et anniversaires, repas d’affaires. Partout où le besoin se faisait sentir d’une blonde cultivée. J’avais été choisie pour mon goût et mes talents à mettre et animer la défroque d’un absent.

− Y aura-t-il du champagne ?

− Bien sûr, à volonté !

− Je saute sur mon quad électrique et j’arrive.
− Il s’agit de remplacer une Biélorusse dans un mariage blanc.

− Oh moi, dès l’instant où c’est « brut à gogo »…

 

Je souffre de la maladie des assoiffés, ou plutôt d’une de ses variantes. Je ne suis pas de ces anorexiques de trente-cinq kilos qui sombrent dans la potomanie et avalent cinq litres de bouillon de poireau chaque jour. J’ai besoin de moins de liquide mais j’exige des boissons gazeuses. Non ou peu sucrées car le sucre gâte les dents. Aux sodas et aux colas trop riches en saccharose et bourrés de colorants et de conservateurs aux noms de code barbares, je préfère l’admirable eau gazeuse et le divin champagne. J’aime le pétillement de la Veuve Clicquot. On n’en boit jamais trop. On ne se réveille pas, même après un excès, avec une gueule de bois carabinée, sans plus rien connaître qu’un lancinant mal de crâne. On ignore l’indicible difficulté de vivre, celle des lendemains de biture au pastis.

Un magnum de champagne dans un seau à glace, voilà ma pharmacopée pour lutter contre la soif.

 

Dans mon métier d’intermittente, je puis tenir la place de n’importe qui, femme ou homme, mais j’ai une dilection particulière pour les rôles de fillette ou de vieil adolescent : le matin petite-fille modèle d’un vieux couple de septuagénaires sans enfants, puis, au pied levé, à quinze heures, neveu d’Amérique, venu aux obsèques de l’oncle dont il est l’héritier.

 

Ce métier me ravit, dont les exigences conviennent pleinement à mon tempérament. Je suis l’article d’appel de l’agence, comme escorte pour monsieur sans son épouse dans les repas d’affaires au champagne. Dès la première coupe, je sens monter le désir. J’atteindrais les grands débordements sans ma pratique du bouddhisme zen. Mais les soirs de brut millésimé, au dessert, je dois aller me finir dans les toilettes. J’ai toujours sur moi, à cet effet, une demi-bouteille de Mumm, le format idéal à s’enfiler pour se mordre la langue en étouffant des cris d’extase. Aussitôt après, poussée par un désir de purification, je vomis dans la cuvette blanche et immaculée des chiottes.

 

Je raconte à Marc, au téléphone, ce trait de comportement dont il s’étonne.

— L’excès de bonheur a un prix, dis-je.

— Celui que les Romains payaient, en se chatouillant la glotte après boire, à l’aide d’une plume d’oie ?

— Sauf qu’après passage au vomitoire, ils reprenaient beuveries et festins, tandis que moi, je jeûne, comme maintenant.

— J’espère que ça ne t’empêchera pas d’effectuer le remplacement qui t’est proposé. Sans champagne, et il y aura du sang et des larmes, mais c’est très bien payé.

 

J’accepte, avec le sentiment exquis de m’abandonner toute entière. Marc peut me demander ce qu’il veut, j’accepte toujours, car il est beau. Toute beauté vous étreint, mais plus encore celle du Belge. D’abord par l’aspect coruscant de son nez de buveur de bière, ensuite par la vigueur de sa bouche d’amateur de moules et de téteur de cigares.

 

Je dois jouer un rôle très dangereux : celui de l’épouse rancunière d’un parrain de la Mafia, qui s’est enfuie du domicile conjugal où elle était battue pour aller révéler à la justice que dans les tombes de la famille, à Corleone, les cercueils servent au stockage de drogue. Un tueur sera lancé à mes trousses. Je prie pour qu’il me laisse finir ma dernière coupe de Piper-Heidsieck, avant de me tirer comme une biche aux abois.





Par EmmaBovary - Publié dans : Les mots des autres
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