TROIS COUPS (Oh, le titre pourriiiii!)

Publié le par EmmaBovary

Un nouveau texte, écrit à l'occasion de la nuit d'écriture du forum A vos Plumes:
http://avosplumes.xooit.com/f65-Plumes-d-insomniaques.htm
Bonne lecture!

(petite précision: le texte n'est pas retravaillé. Je l'ai écrit entre 20heures et une heure du matin! pas de retouche depuis)



  
C’était la dernière personne à rencontrer. Ou plutôt la dernière qu’il souhaitait rencontrer. Mais, c’était elle au milieu des fauteuils rouges, sous ce chapeau trop grand, bien décidée à montrer qu’elle était de retour. Le soir de la première, de sa première ! Pourtant, elle paraissait avoir tout lâché. Elle avait disparu du milieu depuis des mois. Des rumeurs à propos d’une secte avaient circulé. Il se racontait aussi qu’elle était partie à l’étranger, en Ouganda ou en Nouvelle-Zélande… Certains pensaient même qu’elle était morte.
   Dissimulé derrière le rideau, Jules contemplait la salle qui se remplissait. Et il l’observait, elle, avançant dans une travée, au milieu des murmures, au centre des regards. Le pas chancelant mais la tête haute, elle jeta un regard crâne sur l’assistance. Adriana Dubois, l’un des plus grands metteurs en scène de ces trente dernières années était en train de ressusciter sous les yeux du public.
   Toujours vêtue de rouge, le corps marqué, elle semblait avoir rajeuni. Une légende racontait que, ne possédant pas de tenue appropriée pour la présentation de sa première pièce, Adriana avait confectionné une tenue dans un rideau de théâtre hérité de son père, meneur de revue dans un célèbre cabaret. La fable était tenace et savamment entretenue.

   Sur la scène, Jules tremblait. Ce n’était plus le stress qui le rongeait en cet instant. Car il savait qu’elle n’était venue que pour lui. Une peur irrépressible commença à l’envahir. En fait, il était terrorisé. Elle allait être implacable, sévère, comme d’habitude. Et elle ne dirait pas un mot. La venue de cette femme était ce qui pouvait lui arriver de pire. Adriana Dubois était extrêmement difficile à satisfaire.
   Elle avait décidé pendant des années du sort de bon nombre de gens. Journalistes et critiques se réjouissaient de ses excès, de ses déclarations impitoyables. Cette maîtresse femme avait fait la pluie et le beau temps de l’art dramatique durant une décennie, brisant des metteurs en scène ou des acteurs sous prétexte que le spectacle n’était pas à son goût ! Il s’était trouvé tant de moutons pour la suivre dans son délire.
   Adriana adressa un signe de tête à une vague connaissance en conservant le masque qu’elle gardait perpétuellement accroché au visage. Impossible de connaître ses émotions. Jamais elle n’avait su exprimer un sentiment ailleurs que sur la scène, des tréteaux ou dans un amphithéâtre… Son regard s’éveillait du moment qu’il se trouvait un texte à dire et des spectateurs pour l’écouter, pour la regarder. Au quotidien, son visage se résumait à un masque neutre, passe-partout. Sa personnalité éclatait dans l’étalage de la couleur qu’elle arborait, ce rouge théâtre devenu son emblème.

   Le public continuait d’envahir la salle tandis que la peur de Jules se muait en terreur. Il ne pouvait pas voir ça. Il se sentait incapable d’assister à l’assassinat de sa pièce. Il savait déjà qu’elle n’aimerait pas.
   Il se revoyait acteur débutant, empli d’optimisme et de passion malgré tout, faisant ses premiers pas dans l’ancienne usine. A l’époque, le lieu servait à la fois d’école de théâtre et de laboratoire expérimental. Il avait mis tant d’espoir dans cette expérience… Jules tenta d’effacer l’image d’un homme épuisé, qui n’avait de cesse de travailler, sans jamais parvenir au niveau qu’Adriana, en professeur tortionnaire, avait fixé pour lui.
   Il avait dû partir. Loin. Plusieurs années. Il s’était formé à l’étranger, puis à l’école du cinéma, avant de revenir à ses premières amours. Son retour avait été discret : il avait donné des cours de théâtre dans des lycées tandis qu’Adriana s’épuisait sur la création d’une fresque monumentale. « L’œuvre de ma vie » avait-elle confié à un journaliste de radio. Pourtant, la pièce achevée - un succès - le grand metteur en scène s’était évaporé avant de disparaître. Des années d’un travail excessif avaient fini par épuiser la femme en rouge. Le rideau était tombé alors que Jules revenait sur le devant de la scène.
   Adriana était entrée à l’hôpital deux ans plus tôt. La rumeur sur sa maladie s’était promenée, enflant comme un nuage chargé de pluie, avant de retomber mollement. Le public avait commencé à se désintéresser d’elle. Puis, on avait cessé d’attendre son retour. Des bruits continuaient à circuler : Adriana Dubois aurait fui dans une communauté au Sri-Lanka ; Adriana Dubois servirait de cobaye à un laboratoire pour un nouveau médicament contre le cancer ; Adriana Dubois aurait été vue sur une plage du sud, vêtue de ce costume grenat qui avait fait sa réputation…

   Une goutte de sueur glacée chemina le long de la colonne vertébrale de Jules. L’heure approchait. Son corps allait imploser. On s’apprêtait à jouer la première pièce qu’il avait écrite. Une tragédie tirée d’un roman russe méconnu, découvert lors de sa fuite à travers le monde. Des années qu’il travaillait dessus… Il n’avait eu aucune envie de repartir à Paris : il avait trouvé sa place dans le sud, à deux pas de l’océan. Vivre ici lui avait apporté la sérénité qu’Adriana lui avait enlevée. Jusqu’à ce soir.
   On disait d’elle qu’elle était un dragon. Mais elle était plus que ça. Cruelle. Froide. Perfectionniste. Tyrannique. Castratrice.
   Jules lâcha le rideau rouge qu’il serrait entre ses doigts douloureux. Ce n’était pas possible. Il ne pouvait pas. Traversant les coulisses, il prit le chemin qui menait vers l’entrée des artistes. Le temps d’attraper son manteau, il était déjà dehors.

   Sa voiture s’éloignait sur l’avenue lorsque le premier coup de brigadier frappa la scène. Dans la salle, protégée par l’obscurité, une femme en rouge se laissa aller à sourire, satisfaite de son entrée et d’elle-même. Adriana comprit qu’elle se plairait dans ce rôle de ressuscitée. Tandis que le rideau pourpre s’ouvrait, elle sentit le feu qui brûlait en elle. Elle pensa : « Voyons ce que mon fils a dans le ventre ! ». Dans la nuit, ailleurs et déjà loin, Jules fuyait vers l’océan.

 

 

Publié dans Mes mots

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Fomahault 14/11/2008 10:23

Sacrée chute ! Tout le piment dans la nouvelle dans la dernière phrase ! je m'installe un moment pour lire les autres histoires..

sylvette Heurtel 04/11/2008 18:25

Waouh, en une seule nuit, ça valait la peine de ne pas dormir, bravo Frédérique. On aimerait connaître la suite, à quand la prochaine nuit d'écriture ?

Khassiopee 01/11/2008 15:40

Effrayant !
Je suis incapable d'écrire un truc de cette qualité si peu de temps même en pensant à des trucs affreux... faut dire, il faudra que j'essaie le coup "des mauvaises pensées" !

danielle 28/10/2008 09:59

Magistral!
Aucun besoin de le retravailler!