JAMAIS PEUR

Publié le par EmmaBovary


Le texte qui va suivre est né dans le cadre d'un jeu d'écriture du forum A vos plumes. La consigne consistait en une phrase de départ que j'ai modifiée. J'ai eu envie de pasticher un genre: le polar américain classique. Voici le résultat:


Jamais peur


 
« Un homme a disparu d'un asile d'aliénés près de Providence. Agé d’une trentaine d’années, il n’est pas dangereux mais possède la particularité de changer souvent de personnalité. Actuellement, il marque une nette préférence pour le héros de dessin animé Bob l’éponge. Il lui arrive aussi de se prendre pour un mouton Suffolk… Toute information à son sujet sera la bienvenue. Joindre le poste de Police de Providence. Demander le Shérif Wallace ou son adjoint Sam Gromit. »

Je buvais un café au Sunlight lorsque j’avais remarqué l’encart en page trois du « Providence News ». Je n’avais pas été plus surpris que ça. Ce genre d’annonce revenait souvent dans la presse locale depuis que, dans les années 70, un pasteur traumatisé par le film de Forman s’était mis en tête de créer un asile modèle dans le coin. Depuis cette époque, la ville était restée un vrai nid de coucous, bien que l’homme d’église se soit tiré depuis des lustres avec la caisse et sa comptable. Et pour tout dire, moi qui avais pas mal bourlingué, des types qui se prenaient pour des moutons Suffolk, j’en avais croisé un paquet.
   Moulée dans un uniforme rose, Sue placarda son décolleté dans mon champ de vision avant de me resservir un café. Une vraie Marylin, sans le glamour et la perruque peroxydée, mais avec un cul à damner un puritain... Dehors, la rue s’agitait sous les néons. Les gens sortaient du boulot et des files de bagnoles prenaient le chemin des banlieues ordonnées qui ceinturaient la ville. Ailleurs, le chahut braillant de la nuit allait reprendre ses droits.
   Je songeai au type en cavale… A sa place, j’aurais filé plus à l’ouest dans une de ses villes où il est possible de se perdre jusqu’à ne plus exister. Un type sapé en Bob l’éponge, à Hollywood ou Las Vegas, ça doit courir les rues. Moins sûr pour le mouton Suffolk….
   Sue passa en chaloupant devant ma table. A croire que j’étais le seul client du café. Il faut dire qu’elle n’avait pas dû en voir souvent des types comme moi dans le environs… Je réalisai qu’il était temps de mettre les voiles. Comme je n’avais pas envie de rentrer, je décidai de déambuler au hasard des rues. Je laissai le journal ainsi qu’un bon pourboire pour les formes généreuse de la serveuse.

     Je me demandai ce que le gars de l’asile pouvait fabriquer à cette heure. Quel était son but ? Retrouver son pâturage ? Retourner aux pays des dessins animés ? Bizarre ce changement de personnalité… A sa place, j’aurais choisi quelque chose de plus viril, genre Tarzan ou le Roi Lion. Quoique, j’étais pas mal dans mon style…

   Soudain, je ressentis le besoin d’aller marcher jusqu’au bord de la rivière. La nécessité de m’échapper d’ici venait de s’imposer à moi. J’avais envie de m’aérer, de sentir le parfum de terre et de sable que charriait le courant… Pour retrouver un peu de ce monde sauvage que la ville avait mis à l’index. Peut-être serait-il possible de dégoter une embarcation, histoire de pagayer ? Rester ici, c’était comme mourir un peu. Je commençais à comprendre le coucou en cavale. Difficile de passer sa vie à aller contre sa nature, juste pour faire comme les autres.
   Il faut dire que ces derniers temps, ébloui par les attraits de la ville, j’avais délaissé les beautés de la rivière et de la forêt. Un comportement indigne d’un homme tel que moi. La cité était remplie de mirages. Et la poitrine de Sue n’avait pas la saveur d’une bonne vieille aventure.
   J’arrivai enfin aux abords de la rivière. Son cours rapide avait été grossi par la pluie des derniers jours. Je sentis mon âme qui se gonflait au contact de la liberté retrouvée. Ivre de l’air d’un soir plein de promesses, je rajustai ma toque en raton-laveur, vérifiai le contenu de ma sacoche ainsi que mes munitions. J’allais commencer par longer la rive sud.
   Tandis que je m’éloignais de Providence, je pensai une dernière fois au pauvre type qui croyait vivre dans la peau de Bob l’éponge. Quel tempérament de gamin ! Il était vrai que notre société n’était pas tendre avec tout le monde. Pour ma part, j’avais été verni. Au cours de ma tumultueuse existence, j’avais croisé la chance à maintes reprises, sans doute plus souvent que l’évadé de l’asile. Oui, j’étais sûrement plus heureux que lui à cette heure… Car moi, j’étais Davy Crocket, l’homme qui n’a jamais peur.

  

   

 

 

Publié dans Mes mots

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Cecile 08/10/2008 10:53

tiens, tiens, je reconnais ce texte et je préfère cette version ;)
Au fait je t'ai taguée sur mon blog, j'espère que tu ne l'as pas déjà été pour celui-là...

Nadia 25/08/2008 10:04

Superbe, c'est de la photographie artistique de mots.

Malena 24/08/2008 18:44

C'est trop trop bon, ça laisse un petit goût acidulé dans la bouche. Ce style est excellent, ça colle au bonhomme, c'est rythmé, on s'y croirait ! Et tu nous as bien eu, au fil des lignes je me disais qu'il était en bob ou en mouton, mais là, tu m'as bluffée ! Merci pour ce moment de détente ! ;-)

Patrick 17/08/2008 17:30

Plutôt rafraîchissant ce pastiche, merci Emma.

sandra 15/08/2008 19:18

Génial...oui j'imagine que tu as du bien t'amuser ! Je sentais venir la chute, mais plutôt genre mouton ou bob que Davy Crocket !!!