Un thème, "Panne sèche", lancé sur Facebook par Léa Antony et hop, une
nouvelle de plus !
Bonne lecture!
Le type s’est penché au-dessus du moteur en sifflotant.
- Alors, alors, qu’est-ce qui se passe ?
Je n’osais ni bouger, ni lui demander quoi que ce soit. Pour tout dire, j’avais plutôt honte de n’avoir rien remarqué. J’aurai dû flairer les signes avant-coureurs et même, voir les symptômes de fatigue de la machine : hoquets, couinements, ralentissements…. Mais je n’avais pas été capable de décoder les signaux de détresse qu’elle m’envoyait.
- Bon, déjà les joints n’ont pas claqué et, visiblement, pas de fuite dans le carbu ! Faut voir plus loin…
Est-ce qu’en langage de garagiste, « Faut voir plus loin » signifiait « Tout ça m’a l’air plus grave » ? Je décidai d’être prudente en me mêlant pas des investigations mécaniques de Monsieur Brain, « Réparateur de père en fils ».
- Vous l’avez fait quand votre dernier contrôle technique ?
Merde, le contrôle technique ! Encore un truc que j’avais négligé. Décidément, tout me sortait de la tête en ce moment ! Je me concentrai afin de trouver une excuse valable…
- Euh… L’an dernier ?
Mouais… Jouer les têtes de linotte, ce n’était pas terrible et surtout pas bien franc du collier.
- Je vois… Vous savez, je vous pose juste une question, je ne suis pas flic, moi ! Bref, apparemment, il y a quand même eu surchauffe. Vous n’avez pas remarqué de problème au démarrage ces derniers temps ?
- Peut-être… Si… Enfin, je crois…
- D’accoooord… Eh bé, on n’est pas rendu avec vous !
Monsieur Brain s’amusait visiblement beaucoup de mon embarras et de mon air hébété. Il me sourit puis, après avoir attrapé un tournevis, se pencha à nouveau sur la bête. Cling, clong, clang ! Malgré la douceur – relative - avec laquelle le garagiste inspectait la mécanique, les sons métalliques résonnaient à l’intérieur de mon crâne embrumé par la migraine.
- Bon, je crois qu’il va falloir que je regarde tout ça de plus près. Je vais être obligé de la garder au garage au moins jusqu’à demain soir, peut-être plus !
- Ah…
J’étais dépité. Comment allais-je m’en sortir ? J’avais besoin d’elle pour le boulot. Avant que je n’ai eu le temps de franchement m’interroger, Monsieur Brain m’apportait une solution, clé en main.
- Mais, je peux vous en prêter une, le temps de réparer !
Il affichait un grand sourire qui, je l’imaginais, se voulait rassurant. Mais je n’en étais pas certaine. En fait, je commençais à sévèrement fatiguer.
- Allez, on fait comme ça ! J’vais vous chercher la boîte.
Je vis Monsieur Brain disparaître au fond du local. Tout était calme dans ce petit garage de campagne parfumé de cambouis et de lilas. Ou peut-être était-ce du tilleul ? Je ne parvenais plus à me rappeler la différence entre ces deux odeurs. D’ailleurs, il m’était même difficile de me souvenir ce que j’avais mangé au petit-déjeuner. Monsieur Brain avait raison : à un moment ou à un autre, il y avait dû y avoir surchauffe…
Je reprenais mes esprits lorsque le garagiste déposa une grande boîte en polystyrène face à moi. Sur le couvercle était inscrit : « Cette cervelle vous est prêtée par votre garagiste, Monsieur Brain, réparateur de père en fils ».
- Voilà, ce que j’ai en stock. J’avais bien un modèle copié d’un monsieur qu’était bibliothécaire mais je l’ai prêté, pas plus tard qu’hier, à ma belle-sœur qui travaille aux impôts. Bon, celle que je vous amène, c’est pas de la cervelle de moineau non plus. Le prototype de c’te cerveau là, il a bossé trente ans dans la comptabilité, alors l’écriture, ça l’connaît…
- Ah, bien… Je… C’est vrai qu’on peut voir les choses sous cet angle. Mais êtes-vous sûr que les réparations vont prendre autant de temps ? Parce que je dois rendre un manuscrit à mon éditeur la semaine prochaine et comme j’ai un peu de retard….
- Ecoutez, vous faites comme vous voulez, mais des cas de surchauffe comme la vôtre à cette période de l’année, j’en vois des tas. Le mois de juin, juste avant les vacances, c’est toujours une période critique. Pareil à Noël : les fêtes de famille, tout ça… Bref, pour l’instant, j’suis pas débordé, mais ça ne va pas tarder. Donc, il vaudrait mieux que je m’occupe de votre cas de suite. Et le boulot sera meilleur si vous me laissez la machine.
Il fallait se rendre à l’évidence : pour éviter la panne sèche, j’allais devoir confier mon cerveau aux bons soins de Monsieur Brain et utiliser celui du comptable pendant quelques temps. Mon roman risquait d’en pâtir mais pour persister dans l’écriture, il faut parfois savoir faire des sacrifices.
D’ailleurs, il n’était pas impossible que l’imaginaire d’un comptable parvienne à finir correctement le boulot, en trouvant une fin crédible à un polar dont le personnage principal était surnommé « Le tueur à l’agrafeuse ».
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